Des recours scolaires en pagaille et des élèves en plein désarroi

Edito 29/09/2021

La crise covid a eu un impact majeur sur les jeunes et leur scolarité, tout le monde s’ est accordé sur ce constat au plus fort de la pandémie. A ce propos, Infor Jeunes Laeken a organisé en avril dernier un webinaire sur la gestion du covid et son impact sur la santé mentale des jeunes. Il y fut notamment question des retombées sur les apprentissages des élèves ainsi que sur leur équilibre psychologique. Le diagnostic qui fut posé est effectivement sans appel (voir l’intervention du Docteur Sophie Maes: https://youtu.be/E_thoAObrSg )

Un déni de réalité lourd de conséquence

Cependant, lorsque l’heure du bilan de l’année scolaire 2021 a finalement sonné, tout s’est passé comme si les conseils de classe des établissements furent soudain frappés d’amnésie (voir vidéo https://youtu.be/2yBUuBEi7Jo ).

Une réalité qui s’est bel et bien vérifié fin juin ainsi qu’en septembre lors des délibérations. Or, l’hybridation (alternance distanciel/présentiel), les changements de rythmes et de modalités d’apprentissage au gré de la pandémie, le manque d’accompagnement pédagogique adéquat et de suivi lors des phases en distanciel, tout cela a bel et bien eu un impact majeur sur la santé mentale des élèves (les certificats et attestations médicales, ainsi que les lettres de psychologues, présentés aux associations aidant aux recours, n’ont jamais été aussi nombreux que cette année). A propos de l’hybridation, il y a lieu de pointer qu’en raison de ce système de très nombreux élèves n’ont pas eu les 182 heures de cours minimum légalement prévues. En l’espèce, l’Etat a-t-il rempli son rôle comme il l’aurait dû ?

Le déni de l’impact de la crise par les conseils de classe a entraîné l’inflation de recours internes et externes en juin et septembre 2021 (une école laekenoise (Athénée Marguerite Yourcenaer) a même été jusqu’à 50% d’AOC (attestation de redoublement) dans les 2e et 3e degrés en fin juin: https://youtu.be/w0Vx9JE7f8E Sous la pression des élèves et des parents, la même école a finalement envoyé fin juin un mail collectif aux élèves de certaines classes pour les prévenir que les AOC allaient être converties en examens de passage)

Il y a lieu de préciser également que les recommandations en matière de remédiation et d’accompagnement à la réussite n’ont bien souvent pas été suivies, le bien-être de l’élève et l’optimisation des moyens de sa réussite n’étant manifestement pas à l’ordre du jour de la plupart des établissements.

Dans ce contexte déjà bien perturbé, les élèves de familles précaires ont souvent dû « jober » afin de subvenir aux besoins du foyer durement touché par la crise.

Bilan : plusieurs milliers de recours ont été introduits au total, c’est-à-dire bien plus encore que l’année précédente.  Réduisant à néant les appels à la « bienveillance » et au « caractère exceptionnel du redoublement » martelés par la Ministre de l’Enseignement dans sa circulaire de fin d’année (circulaire FWB 8052 ).

Pour ce qui est du dialogue parents – école, autant dire que lui aussi est resté au seul stade des bonnes intentions généralement non suivies de mise en application.

L’autonomie pédagogique, nom d’emprunt de l’arbitraire et de la discrimination ?

Ce qui ressort aussi de l’expérience des associations qui ont aidé les jeunes dans leurs démarches pour introduire un recours, c’est le manque d’information claire de la part des écoles concernant le délai précis dont ils disposaient pour la procédure interne (le délai de 48h débute quand ? A la date indiquée sur le document ? Au moment où le message de l’école leur parvient ?) ainsi que la difficulté (voire l’impossibilité parfois) d’accéder aux copies d’examens avec les motivations sous-tendant les notes attribuées (or donner accès à ces documents est une obligation qui incombe à l’école. Sans ces éléments, il n’est pas possible de rédiger valablement un recours).

Cerise sur le gâteau: de nombreuses familles nous ont rapporté que l’école de leur enfant avait tenté avec force de les dissuader d’introduire un recours. Nous avons pu le vérifier directement lorsqu’un membre du personnel d’un établissement scolaire a déclaré à un élève: « Un recours ne servira à rien, tu n’as aucune chance, ce sera refusé ! », ou un autre de manière encore plus décomplexée: « Notre école n’accepte pas les recours ! » Sans oublier ces écoles qui eurent le « bon goût » de notifier les décisions du conseil de classe via des SMS…

Lorsqu’on interpelle sur de telles dérives, la réponse qui revient comme un leitmotiv, c’est: « Cela relève de l’autonomie pédagogique des établissements ! » A se demander si « l’autonomie pédagogique » n’est pas le nom d’emprunt de l’arbitraire et/ou de la discrimination !

Un malaise exacerbé et décuplé

Mais ce n’est pas tout ! Durant le mois de septembre, bien après que l’heure de la rentrée ait sonné, des quantités d’élèves ainsi que leurs familles sont restés sans nouvelles des décisions de la commission de recours. Certaines écoles ont alors malgré tout décidé d’inscrire dans l’année supérieure l’élève qui avait introduit un recours contre une AOC ou une AOB, cependant elles ont dû le rétrograder dans l’année inférieure lorsque la décision négative de la commission est finalement tombée… Un début d’année scolaire fort revigorant, comme vous vous en doutez, pour les élèves concernés !

Passé le 15 septembre, bien des jeunes ignoraient si les décisions des conseils de classe (AOC- redoublement et AOB – passage restreint) étaient confirmées ou réformées. L’anxiété et le malaise, loin d’être apaisés, étaient au contraire exacerbés et décuplés.

Interrogé par la RTBF sur ce problème, la direction générale de l’enseignement obligatoire répondit : « Je ne comprends pas qu’on dise qu’on est dans l’incertitude parce qu’on n’a pas de décision » – « Quand on introduit un recours, le recours n’étant pas suspensif de la décision du conseil de classe, la décision qui prime, c’est la décision du conseil de classe. Donc, on sait où s’inscrire, on sait ce qu’on doit faire, il faut respecter la décision du conseil de classe »- « Il faut aller là où le conseil de classe dit qu’il faut aller et attendre sereinement la décision du Conseil de recours » »  

Voilà. Tenez-le vous pour dit ! Et qu’importe si la décision qui tarde à venir est de nature à infléchir la trajectoire de formation de l’élève ainsi que son insertion socioprofessionnelle future… Qu’importe l’impact psychologique qui se surajoute au stress de la rentrée. Qu’importe les préjudices psychologiques déjà subis par les élèves durant la période covid. Il suffit d’appliquer aimablement la première décision prise par le conseil de classe et puis d’attendre sereinement les nouvelles de la commission de recours dès que celle-ci daignera vous les communiquer !

Un combat contre les inégalités qui est loin d’être terminé

Pouvons-nous néanmoins nous permettre de rappeler que l’Arrêté du 10 mars 1998 de la FWB relatif au fonctionnement et à l’organisation des recours, en son Article 6, prévoit explicitement que : « Les Conseils de recours siègent au plus tard entre le 16 et le 31 août pour les décisions des conseils de classe relatives aux délibérations de juin (..) ».

Dès lors, au passage, et dans l’hypothèse plus que vraisemblable où la commission de recours a continué à siéger au-delà du 31 août, les décisions prises par ladite commission sont-elles toujours légales ? (En réalité, c’est un fait établi, la commission de recours a bien siégé au-delà de la date butoir fixée par l’arrêté, comme l’a reconnu la Ministre de l’Enseignement elle-même lors de son intervention au Parlement de la FWB en date du 14 septembre: « Le conseil de recours de l’enseignement de caractère confessionnel a terminé ses travaux le 9 septembre 2021 et le conseil de recours de l’enseignement non confessionnel terminera les siens cette semaine » – Commission de l’Education, Parlement de la Communauté française, p.22 )

Mais au-delà l’aspect légal, la problématique révèle surtout l’incapacité de notre système scolaire à inclure véritablement tous les élèves, en ce compris celles et ceux qui sont les plus en difficultés en raison d’un capital social et culturel défavorisé, et que la gestion de la pandémie n’a fait qu’accentuer. Le combat contre les inégalités et la désaffiliation en milieu scolaire est loin d’être terminé.

Eric Bruggeman

Infor Jeunes Laeken

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